Transformer un fléau en ressource énergétique : le typha

Le typha, espèce invasive, a envahi une grande partie du delta du fleuve Sénégal et se propage à un rythme rapide. Limitant les zones de pêche et de culture, menaçant la biodiversité locale, ce fléau environnemental n’a pas pu, depuis trois décennies, être maîtrisé et ne pourra pas être éradiqué. Depuis quelques années, le GRET et ses partenaires locaux déploient une stratégie innovante, pour transformer ce fléau en opportunité, en valorisant le typha sous forme de biocombustible. Voici comment…

Le typha peut être transformé en combustible et se substituer au charbon de bois © GRET

Une progression rapide et incontrôlable

La construction de barrages dans le bassin du fleuve Sénégal, notamment le barrage anti-sel de Diama construit en 1986, a bien sûr apporté de nombreux bénéfices, pour l’irrigation des terres agricoles et l’alimentation en eau potable des populations notamment. Mais elle s’est accompagnée de la propagation d’une nouvelle espèce invasive : le typha, de son nom scientifique typha australis.

Ce roseau à croissance rapide, jusqu’alors empêché par la salinisation de l’eau, couvre aujourd’hui une surface estimée à 100 000 hectares sur l’ensemble du bassin. Et quand elle est arrachée, cette plante est capable de repousser en huit à dix mois !

Menace sérieuse pour la biodiversité, par l’eutrophisation des milieux et la dégradation de la qualité de l’eau, le typha constitue aussi de plus en plus une contrainte majeure pour les activités socioéconomiques le long du fleuve et un risque sanitaire : 

  • Diminution des surfaces agricoles et obstruction des canaux d’irrigation,
  • Recul des zones de pêche,
  • Accès à l’eau plus difficile pour abreuver le bétail,
  • Augmentation des risques d’inondation, en raison des stagnations d’eau causées par la prolifération de la plante, 
  • Développement de certaines maladies, transmises par les moustiques comme le paludisme ou des parasites, comme la bilharziose, dans des eaux qui stagnent davantage. 

Cette plante sauvage ne peut pas être éradiquée. D’autres espèces végétales ou animales pourraient a priori contrecarrer son expansion, mais des recherches plus poussées doivent être menées, pour en évaluer tous les impacts sur l’écosystème. D’autres sont trop coûteuses ou néfastes, comme les solutions chimiques qui ne feraient qu’aggraver le mal. 

Valoriser et faire du typha un allié

Les populations utilisent déjà le typha de manière artisanale pour créer des nattes, des palissades ou encore des faux plafonds. Mais la solution ne sera durable et efficace que si elle repose sur une stratégie d’exploitation à grande échelle et débouche sur une activité industrielle. Deux axes de transformation du typha en matière première sont expérimentés : 

  • En combustible pour la cuisson domestique et des utilisations industrielles, 
  • En matériau de construction aux propriétés isolantes.

La valorisation du typha sous forme de biocombustible présente de nombreux avantages : 

  • Développer une nouvelle ressource énergétique dans cette région du Sénégal et de Mauritanie où la moitié des ménages utilise le bois ou le charbon de bois pour la cuisine. L’exploitation du typha affiche en effet un rendement intéressant :  1 ha permet de produire environ 3 tonnes de combustible artisanal, et 10 tonnes en combustible industriel, qui repose sur un mélange de typha et balle de riz ;
  • Se substituer au charbon de bois : le recours au bois de chauffe et au charbon de bois pour la cuisine est encore très répandu dans ces pays. Ses conséquences sont dramatiques sur la santé des populations, avec la pollution de l’air domestique, et sur les ressources forestières. Le nouveau biocombustible offre des avantages certains sur ces deux aspects. D’une part, la combustion du typha est moins toxique en particules et monoxyde de carbone. Et, d’autre part, au niveau des impacts environnementaux, à chaque tonne de biocombustible typha produite, on économise 7 tonnes de bois !

Le GRET, organisation de solidarité internationale au service des plus vulnérables, intervient de longue date en Afrique subsaharienne. Depuis 2011, elle travaille avec deux partenaires l’Institut supérieur d’enseignement technologique de Rosso (ISET) et le Parc National du Diawling (PND) pour développer des filières de production de combustible à base de typha, de l’étude du processus de production (de la coupe de la plante et à sa compression en briquettes de biocombustible) à la mise en place d’une filière locale de production et à sa commercialisation. 

La première étape a consisté à installer plusieurs unités artisanales en Mauritanie de 2011 à 2016 puis au Sénégal, entre 2016 et 2018 grâce à un transfert de compétences. Les unités qui continuent de fonctionner au Sénégal sont souvent tenues par des coopératives féminines dans des villages à proximité de points d’eau envahis par le typha. Le combustible de typha n’est commercialisé qu’à petite échelle, essentiellement pour chauffer le thé, les populations étant encore réticentes à changer leurs habitudes.

© GRET

© GRET

Presse des unités artisanales © GRET

Séchage du biocombustible artisanal © GRET

Briquettes produites par l’unité artisanale, avant carbonisation © GRET

Passer à l’étape industrielle

Le tournant entrepreneurial pour dynamiser ce marché est pris depuis 2018, dans le cadre du nouveau programme TyCCAO (Typha combustible construction en Afrique de l’Ouest). Ce projet, établi sur 5 ans, avec un financement de plus de 3 millions d’euros, est piloté par l’ADEME. Il vise notamment à mieux connaître le fonctionnement de la plante pour mieux la gérer et pérenniser des chaînes de valorisation, comme combustible et matériau dans la construction. 

Pour le volet énergétique, le GRET qui le pilote, s’est appuyé sur un entrepreneur local de la région de Rosso (Mauritanie) pour mettre en place une unité industrielle, avec un objectif de 1 000 tonnes de biocombustible à base de typha et balle de riz par an.

« Notre expérience dans la mise en place de filières artisanales et industrielles de production de biocombustible à partir de typha a permis d’aboutir à des solutions innovantes, abordables et renouvelables pour l’énergie de cuisson en substitution du bois-énergie. »

Maud Ferrer, Responsable de projets Biomasse-Energie et Déchets au GRET

Néanmoins, pour optimiser leurs impacts, trois grands défis restent à relever, dans le cadre de ce programme : 

  1. L’organisation de l’approvisionnement en typha : la coupe du typha est manuelle et réalisée dans des conditions difficiles. Les paysans, qui peuvent y trouver des revenus complémentaires, doivent être formés pour diffuser les compétences et pratiques de coupes. Des recherches doivent aussi être approfondies pour mécaniser la coupe et atteindre des volumes de typha satisfaisants pour l’usine de production ; le processus de séchage et de transport du typha vers l’usine doit enfin être amélioré avec les acteurs pour optimiser les rendements et la rentabilité des activités ;
  2. La recherche du meilleur modèle économique pour déployer des filières pérennes : optimiser la quantité de typha coupé, permettre aux acteurs de la filière de subvenir à leur besoin et assurer au client final un produit de qualité abordable ;
  3. La sensibilisation des populations pour faire évoluer les pratiques culinaires, très ancrées dans la culture locale. 
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