L’incroyable histoire du tsunami sur le Léman

Un tsunami sur le Léman, vraiment ? Au Musée du Léman à Nyon dans le canton de Vaud, on apprend qu’une vague de 13 mètres a  balayé le lac en 563, emportant tout sur son passage. Retour sur cette incroyable découverte avec Lionel Gauthier, conservateur et directeur du musée.

Affiche de l’exposition, Musée du Léman

Quand on pense au lac, on imagine un espace tranquille par rapport à la mer et à ses tempêtes. Un tsunami aurait pourtant secoué le Lac en 563 après J.-C. Est-ce une réalité ou une légende ?

Commençons avec une précision : le Léman n’est pas un lac calme ! Au-delà des tsunamis, c’est un lac où il y a beaucoup de vents et où la situation météorologique évolue extrêmement vite. Les navigateurs sur le Léman sont très surpris, y compris Eric Tabarly, le célèbre navigateur français, qui admettait savoir que le Léman était traître, mais pas à ce point-là ! Quant au tsunami, ce n’est pas une légende. Ça l’a été pendant longtemps ; depuis 2012, on sait que cet événement s’est vraiment produit sur le lac, en 563. On sait même qu’il y en a eu quatre autres, et que des tsunamis similaires ont eu lieu sur d’autres lacs proches, en France, en Italie, et en Suisse allemande.

Tsunami du lac du Lauerz en 1806, David Alois Schmid, Collection du Musée du Léman  

Qu’est-ce qui a provoqué ce tsunami ?

Grâce à l’association des sciences humaines et naturelles, on peut raconter le tsunami de A à Z : on a à la fois des traces géologiques, avec la découverte d’une importante nappe de sédiments retrouvée par des chercheurs dans la partie centrale du lac, et des traces dans les archives, ce qui nous permet de raconter aujourd’hui cette histoire incroyable. Un pan de montagne s’est effondré dans la plaine du Rhône; un mouvement de terrain a suivi et a créé une force énergétique qui s’est propagée jusque dans le delta du Rhône, à l’embouchure avec le lac.  Dans le lac, cette énergie violente a mobilisé les sédiments apportés par le Rhône et tombés au fond du lac. C’est cette avalanche sous-lacustre qui est à l’origine du tsunami, avec une onde partie de l’extrémité est du lac qui s’est vite déplacée jusqu’à l’autre côté.

A-t-on une idée des dégâts que cela a pu générer à l’époque ?

On parle d’une vague de 13 mètres de haut à Lausanne, et de 8 mètres à Genève. Cette première vague a eu aussi des répliques : 4 ou 5 vagues qui se sont succédé en plusieurs heures. Les dégâts ont été colossaux. On sait que le pont de Genève a été complètement arraché. On suppose quand même que les dégâts furent moindres que si un tsunami se produisait aujourd’hui, avec la faible urbanisation des rives à l’époque.

Ce qui est sûr, c’est que tout ce qui était sur les rives a été emporté avec les vagues.

Lionel Gauthier

Quels sont ces écrits historiques, ces premiers points de connaissance du tsunami ? Que racontaient-ils ?

Il s’agit de deux sources concordantes : deux évêques, Marius d’Avenches et Grégoire de Tours, qui ont raconté cet événement dans leurs chroniques. C’est ce qui a mis la puce à l’oreille des scientifiques dès le 19e siècle, époque où de très nombreux savants ont essayé de comprendre ce qui s’était passé. Avoir deux sources qui disent la même chose au même moment, c’était un indice suffisamment fort pour générer plein d’hypothèses. La vérification n’est arrivée qu’en 2012.

Extraits du manuscrit des Chroniques de Marius d’Avenches : « Cette année-ci, la grande montagne du Tauredunum dans le diocèse s’écroula si brusquement qu’elle écrasa un bourg qui était proche, des villages et en même temps tous leurs habitants. Sa chute mit aussi en mouvement tout le lac, long de 60 milles et large de 20 milles qui, sortant de ses deux rives, détruisit des villages très anciens avec hommes et bétail. Le lac démolit même beaucoup d’églises avec ceux qui les desservaient. Enfin, il emporta dans sa violence le pont de Genève, les moulins et les hommes et, entrant dans la cité de Genève, tua beaucoup d’hommes »

Chroniques de Marius d’Avenches, 11e siècle. La page de gauche contient le récit du Tauredunum, et la page de droite le nom de Marius. Collection de la British Library

Extraits du manuscrit Histoire des Francs de Grégoire de Tours : « Inondant la partie supérieure, le torrent recouvrit et détruisit tout ce qui était sur ses rives. Puis l’eau accumulée, se précipitant dans la partie inférieure, surprit inopinément les habitants, comme elle l’avait fait plus haut, les tua, renversa les maisons, détruisit les animaux ; et elle emporta et entraîna tout ce qui se trouvait sur ces rivages, jusqu’à la cité de Genève, par suite de cette subite et violente inondation. »

Comment ces hypothèses ont-elles été confirmées en 2012 ?

Deux géologues, Stéphanie Girardclos et Katrina Kremer de l’Université de Genève, faisaient une étude sur le Léman, en utilisant des techniques de sismique-réflexion : on envoie des ondes, puis on attend qu’elles reviennent, ce qui  permet de faire une cartographie du sous-sol. Tout d’un coup, elles ont vu apparaître sur leur écran une énorme masse de sédiments, qui ne pouvait pas être quelque chose de normal. La masse était telle qu’elle est nécessairement liée à un événement inhabituel : on peut avoir des dépôts de sédiments de quelques centimètres, quelques millimètres par an, et là on avait sept mètres de dépôt, soit un volume estimé à plus de 250 millions de m3, en une seule journée ! Stéphanie Girardclos, qui vient de la région de Genève, a tout de suite fait le lien avec cette légende que les géologues se passent de génération en génération.

Titres d’articles relatant la découverte des preuves du tsunami du Léman entre le 28 et 31 octobre 2012, dans 23 langues. Musée du Léman

Qu’est-ce que ce tsunami peut nous dire sur l’avenir du Léman ? Est-ce qu’un tel événement peut se reproduire ?

Les géologues sont assez clairs sur le fait que la question n’est pas de savoir si ça va se reproduire, mais quand. Ils sont aussi clairs sur le fait qu’un nouveau tsunami ne sera pas aussi dévastateur que celui du 6e siècle. Le prochain tsunami sera  peut-être dû à un séisme, qui pourra faire décrocher des sédiments, probablement dans une dimension moindre. Mais quelque part, on ne sait rien du quand, du pourquoi, et de l’ampleur.

Le tsunami de 563 nous apprend que l’on est face à un risque, même si on ne peut pas faire grand-chose : on ne va pas construire des murs tout autour du lac pour se protéger d’un éventuel tsunami. En revanche, on peut penser l’aménagement du territoire en prenant en compte ce risque. On ne va pas construire une centrale nucléaire auprès d’un lac, ou un hôpital, ou tout type d’infrastructure dont on aura besoin en cas de catastrophe.

Est-ce que cet événement a fait réfléchir les villes riveraines du Léman sur leurs stratégies d’urbanisation ?

C’est une question difficile. Les géologues qui ont découvert l’existence de ce tsunami se sont bien évidemment lancées dans un travail de sensibilisation autour de ce phénomène. Au-delà de ce phénomène incroyable et de cette histoire géniale à raconter, des enseignements peuvent et doivent être tirés. Mais l’urbanisation autour du lac est telle, qu’on ne peut pas revenir en arrière… L’enjeu est plutôt de maintenir la connaissance du risque lors de la conception de nouveaux aménagements, quand on réalise de nouvelles planifications. Le risque est trop aléatoire et trop incertain pour commencer à détruire des quartiers entiers.

Manchette du journal 24 heures, collection du Musée du Léman

Le tsunami est lié à l’accumulation des sédiments dans le lac. Est-ce que des dragages plus réguliers seraient efficaces, ou le débit du Rhône est tel qu’il rend la tâche impossible ?

Je pense que c’est illusoire de faire des dragages pour empêcher un prochain tsunami. Leur présence est tout simplement trop importante ! Le problème est surtout leur dépôt sur les falaises du lac ; il faudrait des travaux colossaux pour faire de ces falaises des pentes douces. J’avais demandé aux géologues si l’idée de réaliser, comme en montagne, des déclenchements d’avalanche préventifs pourraient être possible ; théoriquement ce n’est pas impossible, mais beaucoup trop incertain pour être mis en œuvre.

L’histoire de ce tsunami permet-elle une prise de conscience du public sur les dynamiques complexes des écosystèmes naturels ?

J’ai vraiment l’impression que la prise de conscience est nulle : l’histoire est trop lointaine. On la considère comme une belle histoire, une histoire incroyable, qui surprend, qui étonne, mais qui ne fait pas réellement réfléchir. Je n’ai vu aucun visiteur sortir du musée avec la peur au ventre. Moi-même, je n’y pense jamais au quotidien. On est trop détachés : plus de 1 000 ans nous séparent de ce tsunami. S’il s’était déroulé il y a cinquante ans, je n’aurais jamais pu faire la même exposition. Elle aurait été chargée de mémoires, de douleur… Alors que l’exposition actuelle prend le sujet du tsunami comme une légende devenue vraie, non pas comme une catastrophe chargée de souffrance.

Pourtant, il est nécessaire de garder cette mémoire : on le voit par exemple sur la question de la crue des fleuves. Comment garder cette mémoire de l’eau et du risque ?es naturels ?

Le tsunami prouve que la mémoire a pu être entretenue pendant plusieurs générations. Les gens se sont racontés l’histoire jusqu’à ce que celle-ci disparaisse. Sans les écrits de Marius d’Avenches et de Grégoire de Tours, l’événement se serait évanoui, nous n’en aurions aucune connaissance. Les géologues auraient découvert quelque chose qu’ils n’auraient pas compris et qu’ils n’auraient pas su expliquer. On est face à toute l’importance des historiens, des musées, des archives, de la conservation, du patrimoine. Conserver la mémoire, ce n’est pas simplement se faire plaisir et faire passer un bon moment, c’est aussi permettre de mieux comprendre notre présent et préparer l’avenir.

“Un tsunami sur le Léman”, une exposition à découvrir au Musée du Léman jusqu’en janvier 2024 : https://museeduleman.ch/expo/tsunami-sur-le-leman/

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