Hamed Diane Semega : « Mettre les ressources du fleuve au service du développement régional »

A l’occasion du 9e Forum Mondial de l’Eau accueilli en mars dernier par le Sénégal, l’Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal (OMVS) s’est vu remettre le Grand Prix mondial Hassan II de l’eau. Une distinction qui est une reconnaissance de l’esprit de l’OMVS, qui depuis 50 ans, œuvre pour faire du fleuve une source de rapprochement, d’intégration et de coopération entre les pays qu’il traverse. Ce modèle unique, aujourd’hui confronté aux nouveaux défis du dérèglement climatique et de la pression démographique qui rendent l’eau encore plus disputée, pourrait servir d’exemple à d’autres bassins fluviaux dans le monde, selon Hamed Diane Semega, Haut-Commissaire de l’OMVS et membre d’IAGF, que nous avons rencontré à l’occasion de ce grand rendez-vous de la communauté mondiale de l’eau.

Cérémonie d’ouverture du 9e Forum Mondial de l’eau

Que représente pour vous ce Grand Prix Hassan II de l’eau ?

C’est un grand honneur de recevoir cette distinction que je considère comme le « Nobel de l’eau ». L’OMVS la mérite car elle s’est positionnée depuis sa création en 1972 comme un facteur de stabilité, de développement et de construction de la paix entre les quatre pays qui se partagent le fleuve. Surtout, c’est un modèle qui fonctionne, en permettant une utilisation rationnelle et optimale de la ressource en eau, dans une région marquée par un climat aride et avec un fleuve aux débits irréguliers.

Par exemple, plus de 200 000 hectares ont été aménagés pour l’agriculture irriguée dont 135 000 ha sont actuellement exploités. Avec les aménagements hydroélectriques, la puissance installée est de 400 Mégawatts (MW) dont 200 MW en provenance de Manantali, 60 MW de Félou au Mali et 140 MW de Gouina. Ces barrages et le réseau électrique associé ont permis d’assurer la couverture de 40 à 50% des besoins en électricité du Mali, 20 à 30% pour ceux de la Mauritanie et 10 à 12% des besoins en électricité du Sénégal. En 14 ans, c’est un milliard de dollars par an qui aurait dû être dépensé dans la production thermique d’électricité qui a été économisé par les pays membres !

Ce prix est aussi pour l’OMVS un moyen d’impliquer davantage les populations dans la préservation de la ressource en eau et d’en faire un sujet politique, c’est-à-dire, partagé par tous.

Tout le monde parle de l’eau comme source de vie, comme un élément de première importance stratégique, mais elle n’est pour autant pas traitée comme un sujet environnemental central, que ce soit du point de vue des infrastructures ou de la gestion en amont des conflits.

Il faut que la question de l’eau, qui est une question centrale, ne soit plus seulement une affaire d’experts mais celle de tout le monde

Comment faire pour que l’eau soit une préoccupation politique de premier plan et sortir de l’entre-soi des experts ? Selon moi, il faut que chaque citoyen au monde soit sensibilisé et change son comportement vis-à-vis de la ressource. En Afrique, où le stress hydrique sévit dans de nombreuses zones, nous n’avons pas le sentiment que cette question soit prise en compte avec l’acuité nécessaire. Tout le monde doit se sentir responsable.

L’eau et les fleuves en particulier restent donc trop ignorés de tous ?

Oui, la cause des fleuves peine à être entendue et je tiens à saluer tout le travail fait par IAGF, l’avocat des fleuves, l’avocat des sans-voix pour mieux les faire connaître et reconnaître.

Car l’eau sera de plus en plus au centre des enjeux stratégiques et risque de donner naissance à des conflits importants. Le massif du Fouta-Djallon, en Guinée, en est un exemple flagrant : il est au cœur de la problématique de la disponibilité de la ressource en eau pour toute l’Afrique de l’Ouest. Le fleuve Sénégal y prend sa source comme les fleuves Niger ou Gambie et une dizaine de rivières. Sa fragilité ne fait qu’empirer en raison des événements climatiques et des activités humaines. En dépit des efforts déployés à travers le programme de gestion intégrée des ressources en eau (PGIRE), la restauration du couvert végétal du massif du Fouta Djallon reste le principal combat à gagner. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une prise de conscience sur l’urgence à arrêter les dégâts : les mêmes actes continuent à se reproduire, à une échelle qui fait courir un danger à tout le monde. C’est pourquoi nous avons lancé, à l’occasion du Forum Mondial de l’eau, une Coalition mondiale pour la protection du Massif du Fouta Djallon.

En quoi l’OMVS peut-elle constituer un modèle pour la gestion d’un fleuve et de la ressource en eau douce ?

Le modèle de l’OMVS est un modèle unique, du fait de son socle juridique qui sert de guide à toutes les actions depuis la création de l’organisation le 11 mars 1972. Il consacre le fleuve comme un bien international.

Par ailleurs, les ouvrages qui ont été construits dans son bassin appartiennent aux pays de façon indivisible et solidaire. Un ouvrage construit au Mali, par exemple, n’appartient pas au Mali seul : il appartient à la fois au Mali, à la Mauritanie, au Sénégal et à la Guinée.

Le fleuve Sénégal nous appartient à tous et tout ce qui se fait sur le fleuve doit se faire avec l’assentiment de tous au sein de l’OMVS

Ce modèle unique permet d’éclipser la question de la souveraineté territoriale. Il explique pourquoi l’organisation, 50 ans plus tard, est source de stabilité et de paix. Beaucoup de personnes se demandent comment il est possible de gérer un fleuve transfrontalier dans un espace sahélien très vulnérable aux aléas climatiques. La disponibilité de la ressource en eau devient de plus en plus problématique. A l’inverse, les usages augmentent de façon exponentielle en même temps que la démographie. Le potentiel conflictuel est donc immense. Ce n’est pas un fleuve d’un pays tempéré : ce n’est pas le Rhône ni le Rhin !

Malgré cela, il n’y a pas de conflit lié à l’utilisation de la ressource en eau du fleuve, bien au contraire. Grâce au socle juridique comme la Charte des eaux -loi supranationale à laquelle sont soumis tous les usages de l’eau du fleuve Sénégal – et à la dynamique permanente de dialogue, des liens inextricables ont été tissés entre les Etats. Nous partageons une communauté de destin et d’intérêts communs.

C’est ce qui explique qu’aucun conflit n’a marqué l’histoire de l’OMVS en 50 ans d’existence ?

Oui, c’est cela. Mais il faut souligner que ce corpus juridique est l’émanation d’une volonté politique très forte. Ceux qui ont remplacé les pères fondateurs de l’OMVS auraient pu remettre en cause cette vision des choses au contraire ils l’ont consolidée. Nous avons un héritage que personne ne veut dilapider car il fait notre force. Chacun mesure la gravité du geste s’il mettait en danger ce patrimoine commun.

Pour aller plus loin, je dirais que l’OMVS, c’est un acte de foi. La foi en l’avenir.

Depuis 50 ans, cette volonté de coopération n’a pas été démentie par les membres de l’organisation, malgré les vicissitudes de la vie politique.

Avec l’OMVS, nous avons bâti un socle de coopération à partir d’un corpus juridique unique qui est né d’une volonté politique très forte. Ce modèle non seulement garantit la paix de nos Etats depuis 50 ans mais il génère aussi de la richesse.

Quelle orientation prévoit l’OMVS pour les 50 prochaines années ? L’acte de foi sera-t-il renouvelé ?

La Conférence des chefs d’Etat réunie en 2019 à Bamako a fait une déclaration visant à consolider les acquis de l’organisation et à lutter contre la destruction des écosystèmes. Bien sûr, sous-jacent à tout cela, il y a l’idée d’assurer la paix par la coopération et encore plus d’intégration. Nous avons construit une famille autour du fleuve Sénégal depuis 50 ans.

Un document de prospective est également en préparation : il s’agit d’identifier tous les secteurs dans lesquels l’action de l’OMVS peut constituer un levier d’intégration et d’accélération de développement dans les 25 ans à venir.

Parmi les projets structurants figure celui du rétablissement de la navigation entre Saint-Louis et Ambidédi. Où en est-il ? 

Ce projet est le chaînon manquant dans la dynamique d’aménagement du bassin du fleuve Sénégal. Nous souhaitons que cet espace constitue un lieu d’intégration économique et humaine et préfigure l’intégration africaine à une plus large échelle. Le projet de navigation est le projet le plus structurant car il donne aux autres projets qui ont déjà vu le jour (agriculture irriguée et hydroélectricité) tout leur sens. Le projet avance et IAGF nous a aidés de façon substantielle. Nous sommes maintenant en attente de la finalisation du financement, qui est en très bonne voie.

Dans sa première phase, le projet devrait durer trois ans : il s’agit de draguer le fleuve sur 905 km, de Saint-Louis à Ambidédi, de construire un chenal navigable et un port fluvio-maritime à Saint-Louis afin de pouvoir transporter des marchandises en direction du Mali. De part et d’autre des deux rives, au Sénégal et en Mauritanie, nous souhaitons, dans une deuxième phase, développer le transport minéralier. Les mines sont actuellement non viables du fait du coût du transport. C’est un projet ambitieux mais nous avons la volonté politique de nos ambitions. Il sera réalisé pour le bien-être des populations du bassin, notamment des villes historiques comme Podor, Kaédi et Matam entre autres, qui devraient connaître un regain de vitalité économique.

L’OMVS est candidate au prix Nobel de la paix. Cette candidature, soutenue par IAGF, est-elle motivée par ce modèle fondateur ?  

Comme la Suisse, qui est le chantre de l’hydro-diplomatie au plan mondial, nous souhaitons que la « paix bleue » soit la référence. La paix des bassins constitue le substrat à partir duquel on peut construire une paix plus globale. Quand on partage l’eau, surtout dans un contexte de rareté, on développe des synergies qui permettent de trouver des consensus sur d’autres sujets. Les fleuves doivent être un vecteur de paix.

Si l’OMVS venait à être récompensée par ce Prix, ce serait un écho formidable pour la paix des bassins. Cela pourrait inspirer d’autres à construire un modèle approchant du nôtre : le bassin du Nil, du Mékong, du Jourdain, par exemple. Ce sont des hommes qui ont construit ce modèle, pas des surhommes.

Et c’est possible ! Notre modèle a déjà inspiré celui de l’Organisation pour la Mise en Valeur de la Gambie (OMVG), qui est aussi devenue une référence. L’expression de la volonté politique d’assurer la paix aurait pu être un vœu pieu si elle ne s’était pas accompagnée de réalisations concrètes. Ce sont elles qui ont donné corps à cette vision de coopération et de stabilité.

Le prix Nobel de la paix permettrait de mettre en lumière le fait que, depuis 50 ans, dans l’environnement rude qui est celui du Sahel, nous coopérons sur une ressource vulnérable et de plus en plus rare sans nous faire la guerre.

Une organisation unique pour le 2ème plus important cours d’eau d’Afrique de l’Ouest

Le fleuve Sénégal est, après le Niger, le deuxième cours d’eau le plus important d’Afrique de l’Ouest. Long de 1800 km, son bassin couvre une superficie de plus de 300 000 km2, qui s’étend des zones tropicales humides dans la partie guinéenne aux zones tropicales sèches, traverse des milieux biophysiques diversifiés du haut bassin situé dans les montagnes du Fouta Djallon (le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest) au delta, en passant à travers des zones subdésertiques.

Dans ce bassin versant vivent environ 4 millions de personnes qui tirent l’essentiel de leurs revenus des ressources du milieu. 

L’OMVS a été créée en 1972 par le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, rejoints en 2006 par la Guinée.

Ses missions :

  • Réduire la vulnérabilité des économies des états membres face aux aléas climatiques et aux facteurs externes
  • Préserver l’équilibre des écosystèmes du bassin
  • Contribuer à l’autosuffisance alimentaire des populations
  • Contribuer au développement économique et social des États-membres
  • Sécuriser et améliorer les revenus de ces populations
Source : OMVS
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