Lionel Gauthier : « La baignade dans le Léman intéresse tout le monde ! »

Qui n’a pas déjà profité des délices d’une baignade estivale dans les eaux du Léman ? Lionel Gauthier, conservateur et directeur du musée du Léman, revient à l’occasion de Living with Rivers sur cette pratique si populaire : la baignade dans ce grand lac franco-suisse traversé par le Rhône. Enjeux de pudeur, de pollution, d’aménagements et d’usages : la baignade est un objet d’histoire passionnant qui en dit beaucoup sur nos époques et nos envies.

Ce mât flottant est une attraction nouvelle sur les plages de Lausanne en 1929.
Disparu en 1939, il est aperçu en 1989 au fond du lac, puis repêché en 2017. 

Uvachrom, Le mât flottant de Lausanne-Ouchy-Plage, vers 1930, Collection du musée historique de Lausanne.

À quand remontent les premières baignades dans le Léman ?

C’est difficile de dater les premières baignades, car ce sont des activités qui ne laissent pas de traces. Il y a très probablement déjà eu des baignades pendant la Préhistoire ! L’histoire officielle commence au 17e siècle avec les premières infrastructures, même si on a quelques documents du XVᵉ siècle qui semblent interdire la baignade lors des grandes épidémies de peste.

Mais les sources laissent penser qu’il y avait peu d’usage du Léman pour les soins d’hygiène. On lui préférait les fontaines, les rivières, les étuves, les thermes, les bains froids… Parce que le Léman faisait peut-être peur et qu’il était peut-être plus sale que des eaux plus vives. Il a plutôt été utilisé pour le plaisir, pour  la natation notamment.

Une quarantaine de petits Parisiens se baignent en 1915 sur la plage d’Excenevex, au milieu des cygnes.
Légende : Charnaux frères et Co., La Toilette du matin, 1915, Collection du musée du Léman

Le développement de ces pratiques s’est-il accompagné du développement d’infrastructures, telles que les pontons, les plages… ?

C’est sûr que la baignade et la natation ont bénéficié d’infrastructures pour assurer la sécurité des nageuses et nageurs, mais aussi pour des questions de pudeur ! On a construit des équipements pour que les gens en train de nager ne soient pas vus par les bateaux, et qu’il n’y ait pas d’atteinte à la pudeur pour les gens qui se promènent le long du lac.

Toutes les classes sociales allaient se baigner dans le Léman ?

À partir du moment où il y a des infrastructures, on observe des lieux différenciés entre les hautes et basses classes, avec des bains réservés à des élites et des bains plutôt réservés pour les classes populaires. On peut donc penser que toutes les classes sociales sont allées se baigner dans le Lac, mais pas aux mêmes endroits.

Vous parlez de pudeur : aujourd’hui, qu’est-ce qu’il en est ? Les riverains du Léman ont-ils l’habitude de se baigner ? Comment est-ce compatible avec tous les usages différents que l’on observe  ?

En termes de pudeur, je dirais qu’il n’y a plus de problèmes aujourd’hui – le monokini est autorisé autour du Léman, les règlements le permettent. Mais il est vrai que lors de l’exposition temporaire du Musée du Léman consacrée à la baignade (1), l’actualité a permis de rediscuter de ces questions de pudeur. L’exposition fut l’occasion de la découverte d’un genferei, une “genevoiserie”, ou spécialité genevoise particulièrement drôle.

Il y avait en effet à Genève deux règlements qui survivaient : un règlement de 1989 qui autorisait le monokini sur les plages, et un autre règlement de 1929 qui disait qu’on devait se baigner de façon chaste, prude. Des femmes ont pu être amendées par un policier zélé parce qu’elles étaient seins nus dans l’eau, alors qu’elles étaient autorisées à le faire sur la plage : les policiers attendaient qu’elles soient dans l’eau pour les amender ! Et c’est au début de l’exposition sur la baignade que le règlement de 1929 a été abrogé… (rires).

Là où c’est plus compliqué, ce sont les conflits d’usages : le Léman a énormément d’usagers, entre les nageurs, les bateaux, le ski nautique, la planche à voiles… Ce sont des activités qui prennent de la place et qui peuvent causer des problèmes.

Entre les affiches de 1926 et 1964, le maillot s’est raccourci et même morcelé !

Johann Emil Müller, Lausanne Ouchy-Plage, 1926, collection de la Bibliothèque de Genève

Dutoit, Lausanne-Ouchy, 1964, Collection du Musée du Léman

Il y a aussi la question de la qualité de l’eau ?

 

Oui, en effet, mais la qualité de l’eau du Léman est vérifiée tous les jours par la Commission Internationale de Protection des eaux du Léman (CIPEL). On sait que l’eau dans laquelle les baigneuses et baigneurs du Léman aujourd’hui est complètement acceptable, même de très bonne qualité.

Cela n’a pas toujours été le cas : dans les années 1970 et 1980, le Léman a été déserté par les baigneurs parce que le lac était extrêmement pollué, notamment par les phosphates. C’’est précisément à cette époque que l’on a commencé à construire des piscines à deux mètres du bord. Aujourd’hui, on se demande pourquoi il y a toutes ces piscines juste au bord de l’eau ! Eh bien, c’est parce qu’à l’époque, on ne se baignait pas dans le lac, mais on appréciait être sur ses rives.

Inaugurée en 1956, la piscine du Casino de Montreux est l’une des premières de la région. A l’instar de celle de Nyon, Vevey ou Genève-Plage, elle est à quelques mètres du lac. 
Légende : Pierre Brunot, Montreux, 1969 – Collection du musée du Léman

Vous avez aussi mis en avant dans cette exposition le rôle très attractif du Léman, pour le tourisme et l’habitat, via une riche collection de cartes postales et d’affiches. Comment s’est construite cette notoriété ?

Le Léman a une riche histoire touristique qui remonte à plusieurs siècles, et qui a mené à la construction de nombreuses infrastructures hôtelières. Assez vite, ces promoteurs du tourisme ont aussi misé sur le lac, pas seulement comme un paysage, mais comme un espace de détente, pour faire du bateau, se baigner, nager. Ils ont beaucoup communiqué là-dessus, avec de multiples affiches et de superbes cartes postales. Aujourd’hui, plus de 120 plages accueillent les baigneurs autour du lac !

Et des anecdotes sur les animaux présents dans le lac contribuent aussi à ce riche récit…

L’exposition racontait en effet  l’histoire d’Ali, un alligator de petite taille qui s’est échappé dans le lac pendant l’été 1950 : son propriétaire l’avait emmené dans le Léman pour voir comment il nageait, et il s’est fait la malle ! Il est resté trois ou quatre semaines dans le Léman, jusqu’à être retrouvé à l’endroit même de sa fugue. À l’époque, dans la presse, tout le monde disait « Attention à vos orteils ! Il y a un alligator qui est quelque part »… 

Un animal de 65 cm, très loin des dimensions redoutables colportées par les baigneurs effrayés ! 
Le Crocodile du Léman – L’Illustré, revue suisse – 17/08/1950, Copyrights Ringier Axel Springer Suisse SA. 

Les animaux ont une vraie présence dans le lac : on pense aux silures, qui sont des poissons de taille très impressionnante, et qui font partie des rares poissons européens qui mordent des baigneurs – pas encore de cas recensé dans le Léman, mais ça pourrait arriver.

On a aussi plein d’autres animaux qui sont arrivés à un moment ou à un autre dans ce lac : il y a des sangliers qui traversent pour échapper aux chasseurs en décembre 2015, et le dernier ours genevois s’est jeté dans le lac pour échapper à ses poursuivants en 1720… Quand on pense aux animaux du Lac, on pense aussi aux puces de canard, ennemis jurés des baigneuses et baigneurs. Ce sont des parasites qui portent très mal leur nom : ce ne sont pas des puces qui sautent, mais des larves qui remontent à la surface pour coloniser un canard. Parfois, elles se trompent et arrivent sur un humain ! Dès que la température de l’eau monte, elles sont de plus en plus présentes.

En parlant de faune et flore du lac, l’exposition mentionnait notamment un lien spécial entre un brochet… et Brigitte Bardot ?

C’est vrai ! Brigitte Bardot a joué dans un film de Louis Malle, intitulé Vie privée (1962). Un film assez autobiographique, qui raconte les malheurs d’une femme supportant assez mal la célébrité. Et toute une partie du film est tournée à Genève. Il y a une scène sur le lac, où Brigitte Bardot est en bateau, et on la voit en bikini sur les rives du lac. L’affiche que l’on avait dans les collections était tellement belle qu’elle faisait partie du parcours !

Affiche du film de Louis Malle, Vie privée, 1962, Collection du Musée du Léman

On a aussi pu voir Grace Jones dans un sous-marin ?

Le Léman est probablement le lac qui a la plus grande histoire en termes de sous-marins, il y en a eu beaucoup : on estime que plus de 40 000 personnes sont allées dans les profondeurs du lac avec un sous-marin. Parmi ces sous-marins, l’un d’eux, le “F.A. Forel”, a été construit par Jacques Piccard, célèbre océanographe suisse. Ce dernier a eu l’occasion de plonger avec l’actrice et chanteuse américaine Grace Jones en 1989. À cette occasion, ils sont tombés sur un engin extraordinaire dans les profondeurs du lac : un mât flottant, une attraction de baignade installée dans les années 1930 à Lausanne et qui avait été coulé dans le lac quand on en avait plus besoin.

C’était  l’époque où les lacs étaient des poubelles, où l’on faisait couler tout ce qui ne nous arrangeait plus ! L’équipée est tombée sur cet objet lors de son expédition, et en  2017, on a pu retrouver et remonter à la surface ce mât qui avait passé 78 ans sous l’eau, à 122 mètres de profondeur.

Photographe inconnu, La sphère du mat-flottant au fond du lac et Grace Jones à bord du sous-marin FA Forel, 1989
Collection du musée du Léman
Le sous-marin de poche FA Forel sur le Léman, utilisé pour la première fois en 1978
et conservé depuis 2015 à la Maison de la Rivière en Suisse
Collection Musée du Léman 

Dans les choses insolites présentes au fond du lac, on peut aussi trouver des munitions de guerre.

Il y a énormément de choses dans le lac : beaucoup d’épaves, des avions, des wagons de chemins de fer, des bateaux, tout un tas d’engins bizarres… et aussi des munitions. L’armée suisse – mais aussi les industries qui construisaient des munitions ont beaucoup largué de munitions dans les fonds des lacs, notamment après la Seconde Guerre mondiale. On estime les quantités immergées dans le lac Léman entre 150 et 1.000 tonnes !

Ça pose des problèmes en termes de qualité de l’eau, parce qu’évidemment ces munitions peuvent délivrer des substances néfastes. Un plongeur qui se rapproche trop pourrait aussi faire exploser les charges ! Un travail de cartographie est mené pour les localiser et évaluer les risques.

Revenons sur l’accès au lac : aujourd’hui, est-ce qu’il y a encore beaucoup de plages publiques sur le Léman ?

On estime qu’il y a environ 50% de plages privées et 50% de plages publiques, malgré les lois qui existent et qui garantissent un passage sur les rives. Mais il y a néanmoins plus d’une centaine de lieux de baignade sur le Lac, et de nouveaux sites qui se créent. C’est le cas à Genève avec l’inauguration de la nouvelle plage des Eaux-Vives il y a deux ans ; et la ville lance un second projet d’espace de baignade sur la rive droite de sa rade.

La baignade est une activité extrêmement démocratique et démocratisée. Elle fait d’ailleurs partie des stratégies des villes pour améliorer la vie des citoyens face au dérèglement climatique. Au-delà de la végétalisation, les espaces d’accès à l’eau sont essentiels pour réduire la température et augmenter le bien-être des riverains.

Pour présenter tous ces aspects de la baignade, y avait-il beaucoup de fonds documentaires sur la baignade dans le Léman ? Et le public a-t-il été surpris de redécouvrir ces pratiques au fil des siècles ?

Ce n’était pas simple de faire une exposition sur la baignade. Il y avait beaucoup de sources différentes ; mais aucune source fusionnée. Quand on raconte l’histoire de la baignade, on raconte l’histoire de quelque chose qui ne laisse pas de trace et qui est véritablement populaire. C’est beaucoup plus facile de faire l’histoire de phénomènes liés aux élites, qui sont des éléments prestigieux, comme un château ou une église. C’est beaucoup plus simple que de faire l’histoire d’une plage. Néanmoins, l’exposition a eu un écho vraiment retentissant, parce qu’on parlait d’une activité qui parle à tout le monde. Ici, dans la région, les personnes qui grandissent, vivent et travaillent ici ont un rapport avec le lac, et se sont un jour mis sur une plage ou se sont jetés dans les eaux du lac. La baignade intéresse et concerne tout le monde, toujours !

(1)   “Plouf ! Une histoire de la baignade dans le Léman”, exposition temporaire au Musée du Léman, avril – novembre 2017

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