La symbolique de l’eau pour les peuples autochtones : entretien avec Sabah Rahmani

Sabah Rahmani souhaite changer le regard que nos sociétés occidentales portent sur l’eau et ses écosystèmes. Dans son ouvrage Parole des peuples racines : plaidoyer pour la Terre*, elle explique que les peuples autochtones possèdent des savoirs et un savoir-être essentiels à mieux connaître pour faire évoluer notre rapport à l’eau. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la première édition d’Agir pour le Vivant à Vienne (Isère), pour une interview exclusive au bord du Rhône.

Sabah Rahmani lors de la première édition d’Agir pour le Vivant à Vienne le 22 juillet

Quels rapports les populations autochtones entretiennent-elles avec l’eau ?

Dans beaucoup de cultures des peuples autochtones, on dit que le cours d’eau ou le fleuve est doté d’un esprit. Il s’agit d’un être vivant avec lequel on peut communiquer et échanger. Lorsque l’on pêche dans un fleuve, on demande la permission au fleuve de pêcher, avant de le remercier avec gratitude. Chez les peuples Dénés au Nord-Ouest du Canada, chaque pêche est suivie d’une offrande. Le prélèvement se limite d’ailleurs à ce qui est nécessaire pour vivre – pas de surpêche ! Comme le fleuve est un être vivant, on est dans une dynamique d’échange et non d’”exploitation”, terme beaucoup trop employé. C’est un partage de ressources plus équitable et respectueux de l’équilibre de la nature, dont l’humain fait partie intégrante. La nature n’est pas un objet : on parle du Vivant, d’un tout qui englobe les règnes animal, végétal et minéral.

De façon générale, on peut identifier trois fonctions symboliques de l’eau. Elle est tout d’abord source de vie. Elle est aussi purificatrice : de nombreux rituels incluent des passages par l’eau pour se laver des maladies, des mauvais esprits, du passé… Enfin, l’eau est régénératrice : c’est la même idée pour le baptême, ou les ablutions chez les musulmans.

Pouvez-vous nous parler de rencontres ou découvertes qui vous ont marqué ?

Au Gabon, j’ai réalisé un reportage au sein du peuple puvi-pygmée. Pour la préparation d’une cérémonie, les hommes s’occupaient de la chasse tandis que les femmes sont allées pêcher, et je suis allée avec elles. Pourquoi les hommes n’étaient-ils pas autorisés à venir ? Parce que l’eau, c’est la femme, le féminin. Ce n’est pas une séparation mais une analogie avec la mère qui enfante. Le fœtus passe neuf mois dans un liquide amniotique, composé d’eau ; et ce n’est pas un hasard si les premiers signes de vie sont apparus dans l’Océan.

Il faut bien sûr séparer le temps profane du temps du sacré. D’un point de vue pratique, les hommes vont aussi pêcher dans la vie de tous les jours. Nous étions ici dans un contexte rituel, beaucoup plus codifié, avec une plus forte répartition genrée des rôles.

Mais généralement dans les mythologies des peuples autochtones, il y a ce parallèle entre eau et naissance. Sur le lac Titicaca entre la Bolivie et le Pérou, le mythe créateur est celui du Dieu Viracocha qui sort des profondeurs de l’eau et crée le Soleil, la Lune et les étoiles.

J’ai aussi participé à des rituels de purification dans le Gange en Inde. Ce qui est intéressant, c’est l’accompagnement des morts : l’eau est également liée à la fin de vie. Dans cette cosmologie comme dans de nombreuses autres, la rivière mène dans l’autre monde. Dans l’Égypte antique, on retrouve des barques à côté des tombeaux : elles servent à faire le voyage vers l’autre monde.

Vous affirmez également que les peuples autochtones que vous avez rencontrés ont développé une science empirique millénaire autour de l’eau…

Le monde occidental n’a pas le monopole de la science – malgré sa richesse et ses connaissances, révolutionnaires dans de nombreux domaines. Les peuples autochtones ont leurs logiques, leurs observations et leurs protocoles. Certes, les outils sont différents. Mais de plus en plus de scientifiques occidentaux travaillent avec les peuples autochtones, en particulier avec les hommes et femmes médecine, œuvrant à la reconnaissance de leur travail. J’ai un ami chaman au Gabon qui connaît plus de 1000 plantes ! C’est un savoir transmis de génération en génération, une science empirique qui est opérative, et non spéculative, et qui fonctionne.

N’oublions pas que les territoires investis par les autochtones abritent 80 % de la biodiversité mondiale ! Ils vivent traditionnellement en harmonie avec la nature, sans en abuser. Et effectuent souvent cette comparaison entre microcosme et macrocosme, entre le corps humain, l’eau et la Terre dans sa globalité. Mais ce n’est pas la planète qui mourra si nous continuons à foncer dans le mur, ce sera plutôt un suicide collectif de l’humanité…

Tout cela a-t-il changé votre regard sur l’eau ?

Lorsque je passais mes étés, enfant, chez mes grands-parents dans le Moyen-Atlas berbère au Maroc, il n’y avait ni eau ni électricité courante. Nous allions chercher l’eau à deux ou trois kilomètres avec l’âne pour remplir les jarres. J’avais donc déjà conscience étant petite que l’eau était précieuse. Elle n’était pas gaspillée, mais utilisée avec soin pour boire, pour faire le ménage, la cuisine… J’ai aussi été élevée dans la culture des ablutions et du hammam, la purification par l’eau. Disons que l’eau a toujours été présente dans ma culture, et que mes recherches ne font que confirmer le fait que l’eau, c’est la vie. Sa protection est universelle.

* Éditions Actes Sud, 2019

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