« C’est un métronome fou, une mélodie, et une autoroute » : le Rhône en poésie de Pierre Vinclair

Pierre Vinclair s’est installé dans un petit village de Suisse, tout au bord du Rhône. Le fleuve rythme sa démarche poétique dans L’Amour du Rhône, un ensemble de chants qui ondulent à travers ses dernières publications, et notamment L’Education géographique (Flammarion, 2022). Entretien avec un poète-explorateur sur sa relation intime avec le fleuve et l’écriture.

Rencontre avec Pierre Vinclair, poète et essayiste français désormais enraciné le long du fleuve Rhône.
© Jean-Luc Bertini

Pourquoi ce titre, L’Amour du Rhône ?

Je l’entends dans plusieurs sens : l’amour dont le Rhône est l’objet bien sûr, mais aussi celui dont le Rhône est sujet (le Rhône aime), et l’amoureuse (« mon amour ») vivant dans les environs du Rhône (qu’on traduirait ainsi par « The Lover by the Rhône »). Ainsi, ce titre signale que j’entends superposer (ou fondre) deux projets un peu différents dans ce texte : un poème d’amour, et un chant écologique.

Vous mentionnez souvent la nécessité de parler du Rhône, et plus généralement d’écrire, « pour ceux qui comptent ». Qu’entendez-vous par là ?

D’un côté, un fleuve, avec son bassin-versant, est un immense écosystème qui distribue sur toute une bio-région les conditions d’existence de tous les vivants. Dans une perspective à la fois matérialiste et pragmatique (celle d’un monde sans dieu où les valeurs morales sont inconnues à priori), si l’on se demande qu’est-ce qui est important (à titre individuel comme collectif) les fleuves sont parmi les premières choses qui doivent nous venir à l’esprit – au même titre qu’un air respirable par exemple. Or, les fleuves sont en danger : leurs eaux sont polluées ; leurs niveaux, leurs débits baissent parce que les glaciers fondent – les conditions d’existence de tous les vivants en subissent la dégradation.

D’un autre côté, il me semble que si l’on met entre parenthèses tout ce que l’on sait ou croit savoir sur la poésie et la littérature (tout ce qu’on nous raconte à l’école, en termes d’histoire littéraire, etc.) et qu’on regarde ce qu’on peut faire avec l’écriture, d’un point de vue pratique, dépassionné et, si j’ose dire, anthropologique, il me semble qu’une réponse peut précisément être « dire ce qui compte à ceux qui comptent »

Je dis « anthropologique », parce que si l’on fait un cours de lettres de Première à un Aborigène pintupi, il y a des chances qu’il y comprenne aussi peu que nous à sa propre mythologie. En revanche, si on lui dit qu’écrire sert pour nous à dire ce qui compte à ceux qui comptent, alors cela correspondra sans doute aussi à la conception et à l’expérience qu’il a de la poésie avec les siens. Je veux dire aussi par-là , réciproquement, que tous nos soi-disant savoirs sur la littérature ressemblent à des mythes dont on peut raisonnablement se méfier. 

Il s’agit pour moi d’en revenir à la conception la plus triviale, mais aussi la plus assurée, de l’écriture — plutôt que de se faire avoir par les reformulations fatiguées de grandes idées émises jadis par de brillants théoriciens, n’étant jamais sorti de leur réserve d’Aborigènes (le quartier latin). 

Dans vos textes, les équipements et infrastructures sont très présents : voitures, barrages, moteurs, bâtiments. On perçoit une cohabitation parfois violente, parfois paisible : quel est le message porté par cette interaction poétique ?

Il n’y a pas « un » message. Mais il s’agit de partir du fleuve tel qu’il est, non d’un fleuve idéal. Or tel qu’il est, il est bétonné, il y a des barrages, des centrales, etc. Cette réalité est intéressante du point de vue de l’écriture, parce qu’elle est ambiguë : vous prenez une centrale hydroélectrique. D’un côté, c’est une formidable violence faite au cours naturel du fleuve, aux poissons, aux écosystèmes vivants en amont comme en aval, aux paysages, etc. . D’un autre côté, l’électricité que la centrale produit (et qui me permet d’allumer mon ordinateur, fût-ce pour écrire un poème ou répondre à vos questions) n’est-elle pas plus désirable que celle qui provient du pétrole, du charbon ou de l’atome ?

L’écriture est alors une tentative de mise en forme de ce tragique, pour le sonder, et le penser comme tel. Ainsi, il ne s’agit pas pour moi de chanter un fleuve pur, contre toutes les appropriations humaines. Il s’agit d’essayer de trouver la bonne forme pour penser un problème — notre problème. 

« La poésie, c’est de la pensée. De la pensée en forme. « 

Pierre Vinclair

L’Amour du Rhône n’est pas un livre en soi mais plutôt un fil rouge entre différents ouvrages  : pourquoi faire figurer le fleuve au fur et à mesure et ne pas lui dédier une œuvre propre ?

Il me semble qu’il serait absurde de s’engager dans la représentation d’un fleuve tout seul. Un fleuve, ce n’est pas quelque chose de pur, ce n’est pas H2o – c’est toujours mélangé avec les vivants qui sont dedans, les alluvions qu’il entraîne, les arbres qu’il déracine lors des crues, etc. Un fleuve est plutôt une scène (la scène d’une tragédie) avec toutes sortes de personnages dessus, dedans, autour – dont aussi, des pêcheurs, des canards, des centrales, des vélos abandonnés, des joggers. D’une certaine manière, le fleuve est plutôt un rapport entre des choses, qu’une chose ; pour cette raison, ce serait l’amputer que de composer un livre qui ne concernerait que lui. C’est la raison pour laquelle je fais du Rhône la colonne vertébrale de ma tétralogie, mais non son objet unique. 

12 chants composent l’Amour du Rhône et le 13ème va être réalisé avec 18 poètes habitant le long du Rhône. Et pourquoi se lancer dans ce travail de relais titanesque ?

J’en ai reçu trois pour l’instant : nous avons commencé à la source et nous nous sommes rendus à Genève. Il reste encore 14 poétesses et poètes à entrer en scène ! Pourquoi se lancer dans une telle entreprise ? Mais si vraiment les fleuves sont parmi les choses qui comptent le plus et que le rôle de la poésie est de dire ce qui compte, alors c’est plutôt aux autres poètes qu’il faut demander : Eh oh, les poètes ! Qu’attendez-vous pour chanter vos fleuves et vos rivières ? Pourquoi passez-vous tant de temps à écrire des poèmes sur toutes ces choses si futiles (qui ne sont pas des fleuves) ?

Vous avez aussi créé le groupe Facebook « Le Grand Brouillon », dans lequel vous postez parfois des premiers jets, des brouillons de poèmes. L’aspect collaboratif de la poésie vous tient-il particulièrement à cœur ? Est-ce que le sujet de l’eau s’y prête particulièrement ?

Si la poésie est bien de « la pensée en forme », il me semble évident que la collaboration est nécessaire. L’intelligence collective est de toute façon toujours à la source des petites avancées individuelles — que celles-ci déclarent leurs dettes ou non. Du reste, les objets comme un fleuve, ou l’air, ou la Terre en général, sont par définition des objets communs — les objets les plus communs ; il serait donc absurde de ne pas prendre en charge de les penser ensemble. C’est ainsi par exemple que dans La Sauvagerie (José Corti, « Biophilia », 2020) j’ai fait appel à 48 poétesses et poètes pour composer une grande arche de Noé en 500 poèmes. 

Comment est né votre intérêt pour le fleuve Rhône ?

J’ai commencé à réfléchir sérieusement à ces questions — l’importance des fleuves, l’importance d’écrire sur eux — en 2017, alors que j’habitais à Singapour. Singapour est une petite île, traversée par une rivière d’une dizaine de kilomètres — la Singapore River — aussi je pensais à travailler sur le Mékong. Comme celui-ci était tout de même un peu loin de chez moi, à plusieurs centaines de kilomètres, j’ai décidé de travailler sur la Singapore River — pour prendre mes marques, comme si c’était une maquette. J’ai ainsi écrit en 2018 un long poème en dix chants, qui paraîtra à l’automne, Bumboat. Et puis, en 2019, j’ai déménagé en Europe — ce qui m’a définitivement éloigné du Mékong — jusqu’à m’installer en 2020 dans un village traversé par le Rhône. 

Et est-ce que vous avez toujours eu un rapport à l’eau particulier ?

Non, j’ai mis longtemps à m’éveiller à cette question. Même si je suis depuis une vingtaine d’années fasciné par les descentes de fleuve en poésie (Paterson de William Carlos Williams, Dart d’Alice Oswald, La Descente de l’Escaut de Frank Venaille, La Maye de Jacques Darras), je n’irais pas jusqu’à dire que j’ai toujours eu un rapport particulier à l’eau. 

Pourquoi avoir fait le choix de s’installer au bord du Rhône suisse ? Qu’est-ce que cela vous apporte au quotidien ?

Je me suis installé dans ce village pour des raisons qui n’ont pas vraiment de rapport avec le fleuve : c’est bien placé pour le travail de ma femme, il y a une petite école pour mes filles, etc. Et du reste, ce que le fleuve m’apporte au quotidien, si l’on en reste au plus visible, c’est d’abord des odeurs (il y a une usine d’arômes au bord de l’eau) et beaucoup de brume en hiver ! Voilà peut-être pourquoi je n’ai pas un rapport seulement idyllique au Rhône ! À y regarder de plus près, bien sûr, le fleuve est aussi très « pratique » (j’emploie ce mot un peu sale à dessein) : il m’offre avec les chemins sur les berges de formidables itinéraires de randonnée, de course à pied et de vélo — et il m’apporte de l’électricité. 

Mais surtout, pour mettre en valeur un aspect moins directement instrumental, le fleuve troue le cadre : l’eau qui passe au loin (je la vois depuis ma fenêtre) est à la fois un mouvement qui a son rythme singulier, et un signe qui vient d’ailleurs pour aller vers ailleurs. C’est à la fois un métronome fou, une mélodie, et une autoroute : une sorte de sablier libre et sans bords. Une image discrète et concrète, en somme, de l’infini. 

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