Nicolas Gilsoul : « Bâtir, c’est poser une pierre dans l’eau »

Nicolas Gilsoul est un amoureux des villes et des fleuves. Dans des capsules vidéo pour Living with Rivers, il raconte comment notre relation aux cours d’eau évoluent à Montréal, New-York, Paris et Medellin. Des histoires d’animaux, de végétaux  et d’eau, comme dans ses deux petits traités d’histoires naturelles au cœur des villes aux éditions Fayard, « Bêtes de Villes » et « Chlorophylle & Bêtes de villes ». Entretien avec un architecte-paysagiste passionné du Vivant et des interactions entre milieux naturels et citadins.

Dans “Bêtes de Villes”, les animaux deviennent des personnages, comme les fleuves dans Living with Rivers. Pensez-vous que cette mise en récit soit nécessaire pour la protection du Vivant ? 

Bien sûr ! Je pense que c’est clé. Quand on parle de crise de la biodiversité, on ne donne généralement que des chiffres et des statistiques, qui ne donnent absolument pas la mesure, la créativité et l’épaisseur du vivant qui est en train de disparaître. C’est pour ça que j’ai choisi de les personnifier, car quand on se met dans le pelage du castor, qu’on voit l’éclair de génie dans l’œil d’un martin-pêcheur, qu’on comprend que les abeilles solitaires sont hirsutes et poilues pour une raison précise, on peut ressentir de l’empathie pour ces animaux. À partir de ce moment-là, leur univers qui devient à nos yeux tout d’un coup plus fragile et plus délicat. Et digne d’être respecté, stimulé, protégé.

Faire la même chose avec les fleuves : évidemment ! C’est un super bon plan. En Inde par exemple, les fleuves comme le Gange, sont reconnus comme des personnes. Le fait de raconter leurs histoires, leurs humeurs et leurs émotions – c’est pour cela que je parle de la chevelure d’un cours d’eau et non de chevelu qui est le terme géographique – plutôt que de crues et de quantités d’eau débordées, ça les rend presque humains, et nous permet d’entretenir une relation forte avec eux. Et donc d’être concernés par ce qui leur arrive. Regardez la Loire cet été : la sècheresse l’assèche au point que l’on peut la traverser à pied. Personnifiée, elle devient assoiffée, déshydratée, racornie, elle a la gorge sèche.

Vous aimez également faire du fleuve une métaphore de la ville, à travers l’image de la pierre dans l’eau… 

J’ai des étudiants en architecture, en paysage, en urbanisme, de futurs acteurs de la ville. Et cela me semble important qu’ils prennent conscience de chacun de leurs actes sur le territoire, de leur impact, et de ce fait de leur rôle immense. 

La métaphore du fleuve est la suivante : je leur explique que bâtir, c’est la même chose que de poser une pierre dans le cours d’un ruisseau. La pierre va créer des perturbations du courant et entraîner de la sédimentation d’un côté et de l’érosion de l’autre. Le caillou va devenir un îlot, l’îlot deviendra une île. Cette île sera colonisée par les graines emportées par les oiseaux et le vent. Ces graines vont s’enraciner ; les petits éléments vont devenir plus grands et vont protéger une couche de végétaux qui deviendront ligneux. À terme, on aura une forêt, mais qui aura commencé avec une pierre dans un ruisseau ! 

J’essaye de montrer que quelle que soit l’action que mes étudiants mèneront, il y aura des conséquences. Si on enlève le corset en béton d’une rivière ou d’un fleuve pour les renaturer, il faut que l’eau soit accueillie quelque part lorsque le fleuve montera. Si on installe des berges-éponges ou qu’on re-méandre le cours d’un ruisseau, il faut prévoir une certaine largeur. Cet aménagement aura un impact en domino sur les routes qui sont sur les côtés, sur l’urbanisme, et sur la vie des gens… Jusqu’à influencer la manière dont le castor va remonter le courant et la libellule s’installer. Tout est lié !

Cette idée que ville et nature forment un tout, vous la portez en tant que professeur, mais aussi en tant que professionnel de la ville ? 

J’ai plusieurs casquettes, malgré le proverbe tibétain qui dit : “Je n’ai qu’une tête donc je n’ai qu’un chapeau”! (rires). Moi, j’en ai trois : j’enseigne, j’écris, et je suis maître d’œuvre. Je travaille le paysage et l’espace public plus que le bâtiment – c’est un choix d’agir sur un socle ouvert à davantage de citadins. Je travaille par exemple à Jouy-en-Josas sur la question de la renaturation de la Bièvre, un cours d’eau affluent de la Seine aujourd’hui enfouie sous la ville. Où peut-on la faire émerger ? De quelle manière ? Avec quelle largeur ? Une question clé a été l’aménagement du centre-ville. On se demandait s’il fallait re-méandrer juste à côté de la gare, là où le cours d’eau est assez profond. En réalité, ces nouvelles berges naturelles très larges auraient été incompatibles avec la présence de la rue principale de Jouy d’une part, et la voie ferrée de l’autre. On aurait créé un parc uniquement à l’attention des grenouilles et des libellules… En oubliant les citadins.  C’est tout un équilibre à trouver : où l’on va pouvoir libérer la chevelure, et où l’on va devoir cohabiter.

Je trouve également passionnant le travail des bords de cours d’eau dans les villes, avec les questions de dynamiques naturelles qu’on ne peut pas contrer et qui augmentent avec le changement climatique et l’imperméabilisation des villes. Et en même temps, travailler sur les bords de cours d’eau change complètement la qualité de vie des citadins, qui vont reprendre conscience de la géographie et donc de l’ancrage de la ville dans un site plus large que la ville elle-même. Quand on travaille sur le Rhône, sur la Saône ou sur le Rio Porce à Medellín, on n’est plus dans une ville mondialisée, mais dans une ville qui est ancrée dans une géographie locale.

Quel est votre fleuve préféré ? 

La Seine ! Je suis tombé amoureux de la Seine et de l’Île-de-France. J’ai grandi en Belgique et quand je suis arrivé à Paris, j’avais cette phrase de Blaise Cendars en tête :  C’est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres. Extraordinaire ! Maintenant, je vais courir le long de la Seine, trois fois par semaine, à toute saison, tôt le matin ou très tard la nuit. Je cultive une vraie relation avec ce fleuve, mis à distance encore par les voitures quand je me suis installé à Paris. Les aménagements qui ont libéré le flot automobile permettent de le revivre, tout simplement. 

J’aime aussi le Tibre ! Parce que j’ai habité plus d’un an à Rome, et que je trouve fascinant que la ville soit vingt ou vingt-cinq mètres au-dessus du fil de l’eau du Tibre. Les bords du fleuve ne sont pas du tout accueillants, on est obligé de se pencher pour aller le chercher et l’observer… On a l’impression qu’il creuse profond le socle de la ville. On peut imaginer l’épaisseur de nos histoires urbaines s’accumuler, projets après projets, bâtiments sur bâtiments, derrière ses hauts murs. 

Et à quel point connaissez-vous les trois fleuves de cette première édition de Living with Rivers ?

Pour le Saint-Laurent, je suis allé à Montréal à l’occasion d’une enquête sur l’agrile du chêne. Il s’agit d’un petit coléoptère au vert exceptionnel, mais qui grignote tous les frênes, l’espèce d’arbre principale à Montréal. Comme la ville subit un important phénomène de canicule – avec parfois cinq épisodes d’affilée sur un été – la couverture végétale est cruciale pour réduire la température. Montréal a mis en place l’opération Canopée, qui consiste à replanter mais aussi conserver des arbres existants. Cet agrile est aujourd’hui sous haute surveillance : les autorités ont fait un mapping de toute la ville pour savoir où sont chacun des arbres et quel est leur niveau de stress en temps réel. Et tout cela dépendant du sol géographique de la ville, et donc de sa proximité avec le fleuve. 

Je n’ai en revanche jamais eu la chance d’aller voir le fleuve Sénégal. Mais j’en rêve ! J’ai acquis récemment un drôle d’animal totem, mi-gazelle mi-dugon, en fer rongé du XIXe siècle et appartenant à la mythologie des peuples du fleuve Sénégal. L’Afrique me fascine.  

Et le Rhône, je le connais bien. Depuis sa source et par-delà les glaciers qui en gonflent son tempérament dans les montagnes où je crapahute l’été. A Lyon, j’ai suivi la transformation des berges du Rhône et de la Saône. J’ai trouvé les interventions en deux phases sur les berges très instructives. Une première phase très interventionniste sur le Rhône, avec un travail d’architecture de paysage très dessiné : on était à la fin du XXe siècle, avec une politique de reconquête des espaces publics. On a ces immenses gradins, ces bassins qui permettent aux skateurs de faire des chorégraphies incroyables, ces guinguettes géantes et ces jardins en lanières, auxquels viennent s’agréger le parc de la Tête d’Or et le parc de Gerland. C’est une entité très architecturée.

Et j’ai adoré voir se développer quelques années plus tard le projet sur la Saône, à mes yeux beaucoup plus délicat et juste. Cet aménagement a révélé le déjà-là, avec des interventions vraiment minimales. Elles soulignent simplement un mur existant, une végétation qui s’est mise en place… On est sur un collier avec des perles qui préexistaient et qu’on a simplement frottées pour les rendre plus lumineuses. C’est intéressant de voir les deux cohabiter dans la même ville. Avec plaisir pour revenir à Lyon en octobre pour célébrer la clôture de Living with Rivers !

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