Matthieu Androdias, champion olympique d’aviron: “Sur l’eau le jour J, il y a toujours une part d’inconnu”

La carrière sportive de Matthieu Androdias a commencé sur la Dordogne, dans un petit club d’aviron à Port Sainte-Foy. Puis, il a rejoint le club de Toulouse et la Garonne avant de rejoindre l’équipe de France. Il participe en 2012 aux Jeux Olympiques de Londres, et en 2016 aux JO de Rio, jusqu’à la consécration à Tokyo en 2021. Médaillé d’or en deux de couple, Matthieu habite aujourd’hui à Lyon et est en constante relation avec le Rhône et ses affluents. Avec son coéquipier Hugo Boucheron, il s’entraîne sur le lac de Miribel, créé artificiellement lors de la construction des canaux de Miribel et de Jonage à la fin du 19ᵉ siècle, et parfois sur la Saône, qui se jette dans le Rhône à quelques kilomètres du club. Retour sur un parcours extraordinaire et sur son attachement de longue date au fleuve, dans un entretien exclusif à l’occasion de Living with Rivers. 

Quelles ont été les grandes étapes de votre carrière de sportif, avant ce titre olympique aux JO de Tokyo l’été dernier ?  

Le parcours a été vraiment dur : cette médaille m’a pris douze ans à construire, c’était un très long chemin. J’ai commencé dans le petit club du Sud-Ouest, au Club Nautique Foyen de Port-Sainte-Foy-et-Ponchapt, où j’ai eu la chance de tomber sur une équipe de passionnés. Au départ, j’y allais pour anticiper des maux de dos. Finalement, j’ai accroché, et l’aventure a commencé ! J’y suis resté jusqu’à mon titre de Champion de France en junior. 

Je suis ensuite parti faire mes études à Toulouse, et j’ai rejoint l’Aviron Toulousain.  Pour la première fois, je faisais partie d’une très grosse structure. À Sainte-Foy, il n’y avait que des bénévoles. Là, c’était un grand club où s’entraînaient les champions de l’époque, Julien Bahain et Cédric Berrest. Les rivalités sportives avec eux m’ont permis de monter les échelons. 

Je suis resté dix ans à Toulouse. Je dirais que c’est là que le gros du travail s’est fait. J’ai travaillé de plus en plus dur, en parallèle de mes études d’ingénieur. Je suis arrivé totalement inexpérimenté aux Jeux olympiques de Londres en 2012, où on a atteint la 10ᵉ place en quatre de couple : c’était une qualification inattendue !

Pour les JO suivants, j’ai voulu passer la vitesse supérieure : pas seulement aller aux Jeux, mais être acteur d’une finale et pourquoi pas chercher une médaille. C’est à ce moment que j’ai rencontré Hugo Boucheron et que notre association commence. Mais il y a eu toute une série de difficultés le long du parcours. En 2018, nous avons décroché le titre de Champions d’Europe et Champions du Monde, à un mois d’intervalle. C’est là que le rêve a semblé être à portée de main ! J’ai alors décidé de venir à Lyon, juste avant Tokyo, pour m’entraîner avec Hugo et passer la vitesse supérieure. Ce fut un pari plutôt gagnant ! (rires). Même si cela a eu son lot de complications familiales et professionnelles. 

Sur la ligne d’arrivée à Tokyo le 28 juillet 2021 : Matthieu Androdias et Hugo Boucheron sont sacrés champions olympiques en deux de couple

Quelles sont les prochaines grandes étapes ? 

Tout le monde a les yeux rivés sur les JO 2024 à Paris, mais pour nous, c’est une échéance lointaine. Même si le temps passe vite, je ne peux pas m’engager fortement au quotidien pour une échéance qui est si loin. Cela ne donne pas envie de se déchirer ! Pour atteindre un niveau nécessaire, et gagner à nouveau, il faut se déchirer au quotidien, ce qui implique d’avoir des échéances intermédiaires. 

Les  étapes, c’était déjà les échéances nationales, avec les championnats de France qui ont eu lieu à Cazaubon mi-avril et qui étaient loin d’être des promenades de santé. Il y a aussi les coupes du monde, les championnats d’Europe, la qualification olympique… J’ai l’impression que les quotas risquent d’être réduits. Se qualifier pour les prochains Jeux sera une performance en soi. 

Coupe du Monde à Lucerne en juillet 2022

C’est aussi un cheminement personnel. Après une médaille olympique, il faut se reprogrammer à apprendre, à trébucher, à échouer, à réessayer… Maintenant, il faut se remettre sur le banc des apprenants, une posture loin d’être simple. Tout l’enjeu de cette saison, c’est de remettre un cadre, et pas seulement pour défendre un titre. Parce qu’être sur la défensive, c’est par définition, ne pas être à l’attaque ! 

L’eau est votre terrain de jeu, d’entraînement au quotidien. Avant chaque course, comment vous adaptez-vous aux conditions extérieures et à cet environnement mouvant ? 

Sur l’eau, il y a une part de connu et d’inconnu. Sur un bassin fermé, un lac par exemple, le ressenti de la propulsion n’est pas le même, et dépend de la profondeur du bassin. Si le bassin n’est pas fermé, et c’est le cas des rivières et des fleuves, alors on analyse le courant. On regarde aussi la température de l’eau en fonction de la saison, qui influence la vitesse du bateau et nos appuis. On essaye de prendre tous ces facteurs en compte – sachant que c’est rare de courir sur des bassins complètement inconnus. 

Mais il y a des contre-exemples : à Tokyo, c’était une pure découverte ! Le bassin était un rectangle de deux kilomètres de long (NDLR : longueur standard d’une course d’aviron) entouré d’une île construite ex nihilo pour les Jeux, au milieu de la baie de Tokyo. Il y avait donc des vents marins forts, même une menace de typhon… L’eau étant salée, la portance était aussi un peu plus haute, donc il fallait vraiment s’adapter. 

À Rio, les conditions étaient catastrophiques : on a fait la course parce qu’il fallait, et que les droits de diffusion étaient déjà réglés. On nous a un peu envoyé sur le bassin au casse-pipe… Dans la tente avant les courses, avec les autres athlètes, juste avant notre échauffement, on voyait des rameurs tomber à l’eau. Mais notre course n’a été annulée qu’au moment même où il fallait embarquer ! Il fallait donc être prêt jusqu’au dernier moment. 

Pour les Jeux de Paris, on va pouvoir s’entraîner pendant trois ans pour comprendre les vents dominants, les caractéristiques du bassin, si les lignes d’eau sont équitables… Et puis le jour J, il y a toujours une part d’inconnu : on ne connaît pas la météo le jour de notre course. C’est pour ça que quelles que soient les conditions d’entraînement, on y va !

Revenons au tout début de votre carrière : c’était comment, de ramer sur la Dordogne ? 

Quand j’ai commencé, on était les seuls utilisateurs de la Dordogne, mis à part les jours de beau temps. Il y avait très peu de trafic parce que c’était une partie très peu profonde. Quand l’eau se retirait, on embarquait pieds nus, à l’ancienne ! On s’avançait, le bateau à l’épaule jusqu’à un tiers de la rivière pour embarquer. Il y avait aussi énormément d’algues dès qu’il faisait chaud, ce qui rendait la pratique parfois impossible. Et c’est un cours d’eau très sinueux ; en comparaison, la Saône est une vraie autoroute. Il fallait s’adapter aux irrégularités du bassin, aux portions agitées et calmes, au cours d’un même entraînement. 

Vous vous entraînez désormais au Pôle France Aviron, sur le bassin de Miribel-Jonage. Comment ce changement de conditions impacte votre entraînement ? 

Le lac de Miribel est un bassin fermé, très large, où tous les vents s’engouffrent. C’est à la fois une contrainte et une opportunité de travailler sur des bassins difficiles – comme le bassin de Paris d’ailleurs. Le lac de Miribel a aussi des problèmes de plantes aquatiques invasives, surtout avec la chaleur et le soleil, qui remontent à la surface et gênent la pratique. En hiver, l’eau est immobile et susceptible de geler. Autre dimension importante : les autres usagers du lac, baigneurs, kayakistes, nageurs… n’ont pas forcément conscience de notre vitesse, c’est un aspect à prendre en compte !

La Saône quant à elle devient rapidement impraticable en raison des crues. Les conflits d’usages sont différents : la Saône est un axe de transport avec beaucoup de passages de péniches. Je n’avais pas du tout l’habitude ! C’est un facteur d’accident. 

Quel est votre rapport à l’eau, au-delà de la pratique sportive ?

À quinze ans, quand j’ai commencé, j’avais d’autres préoccupations. Mais au fil de ma pratique, je me suis immergé au quotidien dans un environnement qu’on apprend à connaître et à beaucoup apprécier. C’est tout simple : les hérons lorsqu’on s’entraîne le matin par exemple… On remarque au fil du temps des changements, et on commence à se sentir responsable – malgré notre relatif pouvoir d’action. On se sent pas en mission ; ça relève plutôt du bon sens. L’eau est notre outil de travail, mais pas que. Il y a un supplément d’âme, c’est un élément qui vit et avec lequel on vit au quotidien. 

Cette sensibilité est d’autant plus importante que je suis papa depuis plus de trois mois. C’est une autre réflexion : se demander ce que je veux donner comme exemple et en héritage, comme valeurs. Et les convictions doivent se porter collectivement, face à une inertie importante et des acteurs très puissants. C’est avec ces constats que j’ai récemment rejoint le Blue Collective de Surfrider Fondation, pour essayer d’avoir un impact à mon échelle. 

Propos recueillis par Camille Larminay le 07/06/2022

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