Boucar Diouf, du Sénégal au Saint-Laurent : « Nous sommes les gagnants d’une loterie cosmique ! »

Né au Sénégal, Boucar Diouf est aujourd’hui installé au Canada. Océanographe de formation, il a d’abord enseigné avant de devenir humoriste et chroniqueur radio, avec toujours la même passion : celle de la transmission du savoir.   Son dernier spectacle s’intitule “Magotgoek : le Chemin qui marche”: il remonte en humour l’histoire du Saint-Laurent et de son importance pour le Québec. Grand vulgarisateur, il fait pour nous le lien entre les fleuves Saint-Laurent et Sénégal et nous explique sa conception de l’eau et l’importance de la protéger. 

Comment est né ce spectacle sur le Saint-Laurent? 

L’eau ne rassure pas nos sens : elle est insipide, incolore, inodore. Alors, nous avons tendance à banaliser cette molécule… Moi, j’ai fait mon doctorat ici au Canada, sur la biologie des pêches. Et j’ai toujours eu une passion pour l’eau, probablement parce que je viens du Sénégal, où l’eau potable, c’est de l’or. Quand je suis arrivée au Québec, j’ai été fasciné par le système hydrologique formé par le Saint-Laurent et les Grands Lacs. J’ai fait mon doctorat là-dessus, et transmets aujourd’hui mes connaissances, notamment grâce à ce spectacle qui parle exclusivement du Saint-Laurent et du rapport qu’on a avec le fleuve.

Je parle notamment du rôle du Saint-Laurent dans l’histoire de l’Amérique française et des enjeux de la prédation de l’eau du Canada par les États-Unis. La Californie a beaucoup de problèmes d’eau, alors que c’est le potager de l’Amérique du Nord, et que nos fruits viennent presque tous de là-bas ! Il y a quelques années, l’État avait détourné une partie de la Sierra Nevada dans des lacs ; aujourd’hui, ces lacs sont complètement asséchés. Pour s’approvisionner en eau, les autorités pompent l’aquifère Ogallala, sous les Grandes Plaines américaines. Mais dans trente ans, cette source  sera épuisée. C’est évident que l’Amérique regarde les ressources en eau du Canada, qui possède 7% des ressources en eau facilement renouvelables de la planète… Pour moi, le 21e siècle sera celui des guerres liées à l’eau. 

Le Saint-Laurent est pourtant un exemple reconnu de bonne coopération entre acteurs pour préserver la ressource en eau. 

Jusqu’à présent, le Canada s’est bien débrouillé et possède beaucoup de ressources en eau. Il y a tellement de rivières ici que certaines n’ont même pas de nom ! Mais c’est une fausse impression d’abondance : avec l’étalement urbain, les pollutions agricoles et industrielles, etc,  l’eau est de plus en plus difficile à utiliser. Une goutte de pétrole rend 25 litres d’eau impropres à la consommation. L’eau qui est facilement renouvelable et accessible des collectivités, il n’y en a pas beaucoup. En France, vous consommez environ 100 L d’eau par jour. Sur le continent américain, c’est plus de 400 L. Et en Afrique de l’Ouest, les gens utilisent 20 L d’eau… Cette fausse impression d’abondance fait que les gens en abusent. L’industrie aussi en abuse. Quand, en station essence, tu achètes un litre d’eau et un litre d’essence, ce n’est pas le pétrole qui coûte le plus cher. 

En voyant les métaux comme les choses les plus précieuses sur terre, nous nous comportons comme des chercheurs d’or, le nez rivé à la recherche de pépites sans se rendre compte que la véritable richesse est celle qui nous coule entre les doigts. Je pense que l’histoire va nous montrer que nous nous sommes bien trompés.

En parlant d’histoire… Vous expliquez que le nom du Saint-Laurent est une erreur de l’histoire. D’où provient-il ?

Le Saint-Laurent est une rivière fantastique, que les Algonquins appelaient : Magtogoek, “le Chemin qui marche”. Il était également surnommé la rivière des morues, la rivière du Canada, le grand fleuve Hochelaga… Aujourd’hui, on s’est arrêté sur le nom “Saint-Laurent” à cause de l’explorateur Jacques Cartier, qui, lors de son deuxième voyage en 1535, est arrivé sur une anse de la côte Nord, à côté de Havre-Saint-Pierre, et l’a baptisée “Anse Saint-Laurent”. Cette appellation locale a été ensuite étendue au reste du fleuve. Moi, je voulais redonner la toponymie aux Algonquins. Je trouve fantastique d’appeler cela un chemin qui marche, et c’est comme ça que j’ai intitulé mon spectacle. 

Pourquoi le Saint-Laurent est-il crucial pour les Québécois ?

97% de la population du Québec vit dans le bassin versant du Saint-Laurent ! Ce fleuve, c’est le cœur, le sang, et l’artère principale du Québec, qui draine les artères secondaires, les capillaires, l’arrière-pays. C’est un peu la mère du Québec : on boit de son eau, on vit de sa nourriture… C’est le berceau, l’autoroute de l’Amérique française. S’il y a une francophonie en Amérique, c’est parce que les explorateurs ont utilisé le fleuve pour atteindre les Grands Lacs et poursuivre l’expansion vers l’ouest du Canada. 

La très grande majorité des gens d’ici boivent l’eau du Saint-Laurent et de plus en plus de municipalités commencent à avoir des difficultés en approvisionnement d’eau. On voit aussi que le Saint-Laurent n’est pas à l’abri du changement climatique, de la pollution, chimique surtout, des espèces invasives… Les antibiotiques, les pesticides, les engrais chimiques… Des problématiques qui doivent, je l’imagine, se retrouver aussi dans le Rhône ! 

Je disais souvent aux jeunes quand j’enseignais : “Vous savez, nous, les vivants, sommes les gagnants d’une loterie cosmique !” Une loterie qui a placé la Terre dans un couloir du système solaire compatible avec l’existence de l’eau à l’état liquide. Le miracle de la vie qui fait que nous sommes là s’est produit il y a plus de 3,5 milliards d’années. Et pendant les trois premiers milliards de la vie, la vie n’avait lieu que dans l’eau ! Même quand on est parti à la conquête de la terre ferme et qu’on a quitté cette “Mer / Mère” qui nous a couvé pendant trois milliards d’années, on ne pouvait pas l’abandonner ! On l’a donc enfermée dans notre corps : c’est devenu du sang, des liquides physiologiques salés qui baignent nos cellules et circulent dans nos vaisseaux sanguins – qui ressemblent d’ailleurs beaucoup à des rivières. Cette dépendance à l’eau explique aujourd’hui pourquoi les spermatozoïdes ressemblent à des poissons, et pourquoi le fœtus grandit dans une mer intérieure. Métaphoriquement parlant, c’est ça : on retourne dans la mer qui nous a vu naître. Autre image très poétique : le pourcentage d’eau dans notre corps est à peu près le même que le pourcentage d’eau sur la Terre…

Pour toutes ces raisons, l’eau est la molécule la plus importante pour les animaux à sang chaud que nous sommes. Et je le dis : tous les États qui ont une vision stratégique devraient avoir un Ministère de l’Eau. Aujourd’hui, elle est souvent intégrée à l’environnement, aux ressources naturelles, elle est cachée, banalisée. 

Ce que j’essaye d’expliquer aux étudiants et aux gens sur scène, c’est en quoi  l’eau est une molécule miraculeuse : c’est une molécule au centre de tous les rituels de l’Humanité. “Nous lui devons la vie et la mort”, disait ma grand-mère. Tant que l’eau continue de bouger, de circuler, d’être pompée par le cœur… Tant que nos rivières bougent… Il y a de la vie. 

C’est cet équilibre qui est menacé ?

Oui, l’urgence arrive, et cette préoccupation m’habite beaucoup. Encore aujourd’hui, je rêve de manquer d’eau. C’est fou : je suis arrivé dans un pays avec des ressources aquatiques extraordinaires, et pourtant je rêve de manquer d’eau. Quand j’étais jeune, au Sénégal dans le delta du Saloum, l’eau douce était très rare. J’ai grandi dans une famille d’agriculteurs qui cultivait l’arachide et le millet, et mon père avait un troupeau de zébus : toute la vie était organisée autour de la ressource en eau. Pendant la saison sèche, on partait en transhumance chercher là où il y avait un peu plus d’eau pour le troupeau, là où l’herbe était un peu plus verte. J’ai vu des femmes chez moi chercher de l’eau bien loin, avec des énormes charges, le cou plié… Une dame avait le cou tellement déformé par le portage de l’eau qu’on avait l’impression que son cou était rentré à l’intérieur – sans blague ! Les hommes creusaient des puits pour abreuver les animaux, arroser de temps en temps, boire… Les anciens disaient : “C’est avec l’eau du corps qu’on va chercher l’eau de la terre”. 

Une cyclicité que vous essayez de transmettre à travers votre spectacle également… 

J’essaye aussi de montrer la mondialisation de l’eau. Malgré toute cette distance qui nous séparent, je suis sûr que la jarre que remplissait ma mère au Sénégal contenait des molécules qui sont maintenant en vous. L’eau est une unicité : elle voyage, elle est une métaphore extraordinaire de ce qu’est la planète. Une molécule s’évapore, emportée par un nuage, utilisée pour un vignoble en France, embouteillée en Afrique du Sud et exportée au Japon… C’est comme ça ! Les molécules n’ont pas de frontière. 

70 % de la planète est couverte d’eau. Si on aplanissait la Terre, avec ses îlots qu’on appelle continents, toute la planète serait recouverte d’une étendue d’eau de 2 km de profondeur. Seulement 3 % de cette eau est douce, et 2 % de ce 3 % est déjà séquestré dans les neiges et glaces. Il ne reste que 1 % d’eau douce disponible, dont une bonne partie se trouve sous terre. L’eau facilement accessible et renouvelable n’est qu’une infime partie de la Terre. La mer couvre la planète comme une pellicule de plastique recouvre un chou. La petite pellicule donne une fausse impression d’abondance face aux ressources minérales comme le pétrole. Alors que ce liquide bleu est ce qu’il y a de plus précieux !

Quelle est votre perception de la relation des Canadiens à l’eau ? 

C’est cette fausse perception d’abondance qui prime. Les gens disent : “On est chanceux, donc c’est open bar !”. Mais rien n’est infini sur la planète. Quand l’explorateur Jean Cabot est parti de Bristol en 1497, et qu’il a vu les grands bancs de poissons de Terre-Neuve, il a raconté qu’il y avait tellement de poissons que les embarcations avaient du mal à avancer. Bon, c’est une exagération classique dans les histoires de pêche. Mais les scientifiques disaient qu’il n’y avait donc pas besoin de protéger cette ressource, qu’elle était impossible à tarir. Quatre-cent ans après le passage de Cabot, l’industrie de la pêche a tamisé au complet les populations de poissons de Terre-Neuve. Au complet ! Alors que c’était la plus grande ressource alimentaire sauvage de la planète. Pour l’eau, ce sera pareil. À un moment donné, on aura des problématiques d’eau tellement énormes, qui vont générer des problèmes sociaux et économiques très graves. On voit déjà partir les gens qui n’ont plus d’eau pour l’agriculture, de l’Amérique centrale vers les États-Unis, du Sahel vers l’Europe, avec des tensions épouvantables.

Vous n’observez pas de prise de conscience ? 

C’est vrai que les gens entretiennent un nouveau rapport aux rivières aujourd’hui. Dans les années 1970, avant que la notion d’écologie se fasse son chemin, les gens jetaient tout dans le Saint-Laurent. Maintenant, il y a énormément d’espaces de sensibilisation sur les êtres vivants qui vivent dans le fleuve, sur la protection des mammifères marins, sur la gestion des ressources du fleuve, sur la pollution… On sent que ça évolue. 

Mais il y a encore du travail ! C’est encore la théorie du colibri, qui essaye d’éteindre l’incendie avec des gouttes d’eau tandis que tatou lui dit : “Penses-tu vraiment réussir avec des gouttes d’eau ?”. L’oiseau lui a répondu : “Je ne sais pas, mais je fais quand même mon devoir”. Il faut dire aux gens que c’est ça aussi le devoir : ne pas prendre des douches interminables, ne pas tirer la chasse d’eau toutes les trente secondes, éviter les bains… Ne pas se laisser aussi influencer par l’industrie, qui promeut l’achat d’eau en bouteilles. Il faut protéger les ressources aqueuses, plus que le pétrole. On s’est d’ailleurs rendu compte récemment que l’industrie d’embouteillage de l’eau aux États-Unis a fait plus d’argent que celle des boissons gazeuses. On a vu des rivières asséchées à cause de cette industrie… Il faut qu’on réussisse à remettre les choses dans l’ordre. 

Donc selon vous, le levier politique n’est pas le plus approprié. Que pensez-vous du levier juridique et de la reconnaissance d’une personnalité juridique aux rivières ?

Je suis tellement pour ! Ce serait le début d’un contrôle. Je ne pense pas que le politique puisse régler le problème. Dans les démocraties libérales, c’est très difficile de mettre l’écologie devant… Honnêtement, je ne sais pas où on va et comment on va s’en sortir. L’Homo sapiens est tellement récent : si l’on ramenait l’histoire de la Terre à une journée de 24 h, l’Homme n’aurait que quatre secondes d’existence ! On marche vers le précipice et on sait qu’on va chuter. Et même si on donne des statuts juridiques aux grandes rivières, on n’est quand même pas sorti du bois si on ne réussit pas à impliquer les grandes fortunes. J’ai fait une émission sur ce sujet avec un chercheur que j’aime beaucoup, le docteur en neurosciences Sébastien Bohler. Il a écrit un livre, Le bug humain, et explique comment notre cerveau a évolué pour détruire la planète. Et on ne sait pas comment faire pour s’arrêter. 

C’est pour cela que vous animez cette émission sur Radio Canada, pour que chacun se sente responsable de la ressource en eau ? 

Ça fait neuf ans que je fais des émissions et que j’interviewe des scientifiques dans “La Nature selon Boucar”. J’ai fait des émissions sur l’importance de la molécule d’eau, sur l’origine de la vie, sur le rapport que nous avons aux rivières, aux lacs et au Saint-Laurent. Des centaines de chercheurs sont passés devant mon micro pour partager leurs connaissances ! 

L’humour est un outil pédagogique : quand je parle de l’eau, j’utilise le rire. Et je fais un nouveau spectacle, “Homo sapiens”, qui fait exactement ça : décrire les bons et mauvais côtés de l’espèce humaine. Il y n’y a pas plus intelligent que l’espèce humaine, mais on a évolué pour devenir collectivement une bande d’imbéciles ! L’humour pour moi est un enseignement pédagogique – je ne fais pas vraiment de stand up. Quand je monte sur scène, c’est avec un sujet de science, de physique, d’océanographie… Les gens savent qu’ils viennent voir un cours et savent aussi qu’ils vont beaucoup rire ! 

Et si le Saint-Laurent était un personnage, quelles seraient ses caractéristiques ? 

Ce serait le cœur : un organe vivant, affranchi du cerveau, un des rares organes qui continue de battre hors du corps. Le Saint-Laurent, c’est l’artère principale, le sang, le cœur : quand il ne fonctionne plus, tout s’effondre. Et encore ! Parce que le nom Saint-Laurent est une erreur de l’histoire, je devrais plutôt dire “Le Chemin qui Marche”, la Rivière des Iroquois, le Grand Fleuve de Hochelaga… tellement de noms poétiques pour sensibiliser à ce qui compte !

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